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| Prison et école, ce n’est pas
par souci d’actualité
que nous voulons aborder ce sujet. |
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Dès le 19ème siècle, on y pensait
déjà. « Que l’on ne s’y
trompe pas, malgré la diffusion des lumières,
l’éducation du peuple est encore à
faire », écrivait dans ses mémoires
le fameux Vidocq, délinquant devenu ministre de
la police. Victor Hugo renchérissait dans sa splendide
utopie en affirmant que l’on n’aurait plus
l’utilité des prisons, le jour où
chacun saurait lire. De là à imaginer que
la réinsertion du délinquant passait par
son éducation, son instruction, sa formation…
le pas a été facile, mais long, à
franchir. L’école est entrée officiellement
derrière verrous et barreaux dans la deuxième
moitié du 20ème siècle. L’école
mesure éducative, selon l’esprit de la loi
sur la délinquance des mineurs de 1945. L’école
pour obtenir le Certificat d’Etudes Primaires, synonyme
de trois mois de réduction de peine pour de nombreux
petits condamnés. Puis l’école plus
ambitieuse, avec l’élévation du niveau
général des études ou les nécessités
d’une formation professionnelle pour trouver un emploi à la
sortie de prison.
Selon la dimension, la situation de l’établissement
pénitentiaire, les volontés ou opportunités
locales, l’école a pris sa place dans le quotidien
carcéral. Le terme école étant celui
qui convenait le mieux pour qualifier les actions pédagogiques
menées puisque les intervenants relevaient de l’enseignement
primaire et la réalisation des objectifs mesurée
au taux de réussite au « certif ».
Mais, comme le constatait déjà Vidocq, le
public des prisons est des moins instruits, des moins
éduqués, des moins formés.
Autrement dit, le pourcentage d’analphabètes
ou de situations d’échec scolaire est notoirement
excessivement supérieur parmi les détenus.
Même si les exceptions font souvent référence
aux problèmes d’une époque, d’une
société. |
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| Des décisions récentes ont
cadré des tentatives enfin généralisées
: |
| • Une convention signée
le 19 janvier 1995 par les deux ministères concernés
: Justice et Éducation nationale, réorganise
les conditions d’intervention de l’Éducation
nationale et redéfinit les modalités de
partenariat ; |
| • La circulaire n° 2000-169
du 5 octobre 2000, parue au B.O.E.N. n° 36
du 12 octobre 2000, précise objectifs et réponses
pédagogiques adaptées. |
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| Outre l’examen de ces textes, nous souhaitons faire
apparaître le travail obscur et d’autant méritoire
de ces « enseignants de l’ombre
», aussi compétents que convaincus, qui accomplissent
au quotidien un idéal humaniste. |
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| Les besoins |
| La population des prisons est globalement très
en dessous des niveaux permettant une insertion sociale
satisfaisante. Statistiquement, la moitié des détenus
sont illettrés, les trois quarts n’ont ni
diplôme ni qualification professionnelle. Pour sortir
de ces situations marginales, l’espoir ne peut venir
que d’une maîtrise des savoirs fondamentaux,
d’un accès à un niveau professionnel
minimum, niveau V, C.A.P., monnayable sur le marché
du travail. Un petit nombre de détenus a besoin
aussi de reprendre ou terminer des études, une formation à un
niveau plus élevé. Une politique d’incitation
visera à permettre
à tous les détenus un accès à
l’enseignement, ils ne sont pas forcément
demandeurs. L’offre pédagogique, définie
comme une formation pour adultes, suppose une prise en
charge personnalisée pour éviter de renvoyer
aux situations d’échec déjà
vécues. |
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| Les objectifs |
Ils sont multiples parce que chaque
détenu est à la fois un être humain
en
difficulté, un cas social, un individu marginal…
- il faut d’abord soutenir la personne dans toutes
les phases de la détention : construire des projets
qui structurent le temps, l’expression, assurer l’accès
au monde écrit pour permettre des échanges
sociaux et culturels, proposer des activités intellectuelles,
contribuer à
restaurer une image de soi positive ;
- l’enseignement en milieu pénitentiaire doit
viser aussi les mêmes objectifs de compétence
et de qualification qu’en milieu libre, l’action
des enseignants étant primordiale, même si
d’autres personnes ou organismes peuvent y contribuer
;
- enfin, les détenus doivent pouvoir accéder
aux différentes formes d’accès au savoir
: bibliothèques, nouvelles technologies
éducatives, pratiques culturelles et socio-éducatives
reconnues. |
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| Le projet pédagogique |
« L’enseignement est au
cœur du projet de réinsertion ».
Comme pour chaque établissement scolaire, les textes
prévoient un projet d’ensemble national, mais
aussi une adaptation aux conditions locales comme
à une population spécifique. Les mineurs
bénéficieront d’une attention prioritaire
évidemment, notamment ceux relevant de l’obligation
scolaire légale.
Dès la première semaine d’incarcération,
le détenu est « accueilli » par le directeur,
le service médical et le service socio-éducatif,
selon le code de procédure pénale. Pratiquement,
une information sur les formations doit être assurée.
Un document écrit propose parcours, modalités
et activités. Un bilan des acquis est possible,
bilan systématique pour les mineurs, avec priorité
pour repérer l’illettrisme.
Les possibilités offertes doivent s’attacher
prioritairement aux niveaux les plus bas. Elles doivent
aussi se coordonner avec la formation professionnelle
également offerte certaines fois, ou même
l’exercice d’un emploi en détention.
Le souci d’individualisation prend en compte la validation
des acquis. Pas seulement à travers les diplômes
officiels. Unités capitalisables ou attestations
de cursus, de niveau atteint, seront utiles
à la sortie ou pourront informer la commission d’application
des peines chargée de gérer les sorties anticipées
conditionnelles. |
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| L’organisation |
Aujourd’hui, un organigramme pyramidal définit
les responsabilités au niveau national, puis au
niveau des régions pénitentiaires avec des
U.P.R. (Unités Pédagogiques Régionales)
sous l’autorité d’un Chef d’U.P.R.
- Proviseur, enfin au niveau local où un responsable
assure un rôle de direction.
Pour les détails techniques sur cette organisation
et les personnels, on consultera les textes de référence.
On retiendra néanmoins que les intervenants n’arrivent
pas sur des postes à compétences très
particulières par hasard.
Le recrutement au niveau primaire se fait parmi des titulaires
du CAP-SAIS option F, après entretien individuel
devant une commission chargée de vérifier
les motivations et d’informer des spécificités.
L’expérience professionnelle, notamment auprès
d’adultes, peut être une référence
pour tout postulant à un poste en milieu pénitentiaire.
Les enseignants du second degré sont le plus souvent
en situation de vacataires, à temps partiel.
Des formations professionnelles peuvent relever du ministère
du Travail, y compris avec stages rémunérés
parfois, ou en collaboration avec les GRETA qui gèrent
des personnels qualifiés contractuels.
Si tous les enseignants doivent déjà maîtriser
la méthodologie pour l’enseignement face
à un public d’adultes, des stages de formation
sont aussi prévus, notamment ceux organisés
conjointement par les ministères de la Justice et
de l’Éducation nationale. |
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Une commission de suivi, au niveau régional, est
chargée d’apprécier l’efficience
du dispositif, d’évaluer la qualité
du service et la mise en œuvre des orientations.
Deux remarques hors textes officiels
et sans commentaires :
• l’accès
à un emploi en milieu pénitentiaire est soumis à une
enquête des Renseignements Généraux
;
• l’emploi de personnels féminins dans
les prisons pour hommes n’est pas encouragé. |
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| Nous avons interrogé notre collègue Claude
NEDEL, professeur, qui vient de prendre sa retraite,
et qui avait installé le lycée de la Maison
d’arrêt de Nice en 1992. Il a vécu
la situation expérimentale qui a permis la mise
au point de la convention de 1995, mais n’évoque
ici que la situation en milieu adulte. |
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| > Comment es-tu arrivé à ce
poste ? Te sentais-tu une vocation ? |
J’ai été recruté par le premier
Proviseur, Chef de l’U.P.R., sur mon expérience
pédagogique. Je connaissais et pratiquais les enseignements
du collège et du lycée et j’avais souvent
enseigné à des adultes pour un GRETA.
Sans parler de vocation, il faut être réceptif
à certaines idées humanistes pour s’investir
dans l’insertion sociale des délinquants,
et par là même contribuer à éviter
la récidive. Il faut une grande rigueur et une grande
ouverture d’esprit. IL faut aussi être agréé. |
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| > Quelle situation as-tu trouvée
? |
| Les locaux de la Maison d’arrêt de Nice ont
largement plus de cent ans et abritent de 500 à
800 détenus, dont 30 à 40 femmes. Pour le
lycée, les locaux d’enseignement se présentaient
sous l’aspect d’une salle totalement nue, du
béton partout. L’Éducation nationale
a tout payé : peintures et revêtements, tables
et armoires, matériel vidéo et photocopieur,
matériel informatique et manuels, etc. |
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| > Et maintenant ? |
| Il y avait déjà deux instituteurs pour
le 1er degré, hommes et femmes. Pour le 2ème
degré, six vacataires interviennent selon les disciplines,
rétribués en heures supplémentaires.
Mes fonctions m’ont conduit à les choisir,
cela de la même manière que j’ai été
recruté. 40 heures par semaine sont ainsi assurées.
J’intervenais pour 6 heures en français. Les
salles sont spacieuses et bien équipées. |
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| > Comment se déroulent les « cours » ? |
On accueille un maximum de 14 élèves suivant
les principes de classe unique, tous les niveaux peuvent être
représentés. Les élèves sont
tous volontaires, non rétribués (contrairement
à certaines formations professionnelles relevant
du ministère du Travail). Chacun vient se remettre
à niveau ou préparer un examen dans une optique
de réinsertion future.
Le lycée est aussi en contact avec les enseignants
de l’université. L’emploi du temps est
organisé par demi journées de 3 heures sur
5 jours.
Avec l’appui du C.N.E.D., tous les examens de l’Éducation
nationale peuvent être présentés, du
Certificat de Formation Générale au doctorat. |
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| > Mais tu as reçu une formation
? |
Aucune formation spécifique, sinon pour connaître
le Code de procédure pénale et le Règlement
intérieur des établissements pénitentiaires,
avec toutes leurs prescriptions et contraintes.
Nous sommes des enseignants novateurs. Nous avons mis sur
pied une revue pédagogique interne dans laquelle
nous échangeons nos expériences non encore
théorisées ni transmises pour le moment. |
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| > A propos d’expériences,
comment se passe la relation avec les détenus est-ce
difficile ? |
Pour ce qui est des détenus, les relations sont
les meilleures possibles.
Les détenus adultes (les mineurs sont incarcérés
à la Maison d’arrêt de Grasse depuis
1993) considèrent que se mettre, ou se remettre,
aux études est le plus sûr moyen de passer
le temps intelligemment tout en préparant sa réinsertion,
ou plutôt son insertion. Ils ont le temps de s’investir
à fond, sans les distractions ou les contraintes
qu’ils ne manqueraient pas d’avoir à
l’extérieur.
Ils apprécient le contact avec des gens qui apportent
un peu d’air frais de l’extérieur. Cela
favorise les rapports humains basés sur un respect
mutuel parfait. Les rapports entre enseignants et enseignés
sont améliorés dans une classe qui est un
creuset où les connaissances s’organisent
pour constituer des contenus sociaux. |
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| > Et la relation avec les surveillants
? |
Variable ! Les « anciens » surveillants s’enferment
dans une mission exclusive de sécurité
bougonne où les enseignants n’ont pas leur
place : « enseigner les voyous les rend encore plus
dangereux parce que plus malins ».
Les « nouveaux » surveillants, ayant un bon
niveau d’études, sont plus réceptifs
et reconnaissent que les détenus scolarisés
sont ceux qui causent le moins de problème en détention.
Aux enseignants de savoir naviguer, expliquer, convaincre,
encore et encore ! |
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| > Tu as donc constaté
des réussites dans l’enseignement en prison
? |
Sans hésiter, plus que des réussites,
c’est une grande réussite. Rares sont aujourd’hui
les récidives connues d’anciens élèves.
Mais, je manque peut-être de recul.
Et puis, deux bémols. D’abord avec les toxicomanes
dont la rechute est une constante à haut risque
non maîtrisable. Ensuite avec la société
civile qui accepte mal les anciens détenus. |
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| > Tu penses certainement
à des cas précis, des situations anecdotiques
? |
Oui, quelques cas de réussite idéale.
Par exemple, un ancien routard qui finançait sa
passion des voyages par la vente de drogue, vend aujourd’hui
des voyages touristiques comme cadre d’une agence
après avoir obtenu une licence de langue et un B.T.S.
de tourisme.
Ou encore un ancien braqueur multirécidiviste a
découvert l’informatique en prison et a terminé
des études d’ingénieur pour devenir
cadre dans une société spécialiste
d’Internet.
Plus anecdotique, un lycéen de 20 ans, condamné
pour violences physiques sur un proviseur (après
ferme plaidoirie de l’avocat de l’Autonome
de Solidarité) qui ne voulait pas le réinscrire
en terminale pour une troisième année, a
décroché le baccalauréat l’année
de sa détention. |
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| > Tes contacts avec le milieu pénitentiaire
t’ont sûrement conduit à une réflexion
sur la nature humaine, la société… |
Oui. La vie en milieu carcéral est dure. Outre
la privation de liberté et ses frustrations, le
prisonnier souffre d’une promiscuité permanente,
souvent aggravée par la surpopulation, avec un ou
deux compagnons non choisis, 24 heures sur 24 dans 8 m2,
toutes formes de délinquance confondues. On peut
parler d’« université du crime
» pour le timide débutant.
L’enseignement en milieu pénitentiaire offre
une alternative. C’est le dernier filet pouvant récupérer
les faillis du système social, les abandonnés
du système scolaire, tous les « sauvageons » qui
ne connaissent d’autre discours que celui de la violence.
Il faut se souvenir de la réponse d’Oppenheimer,
créateur repenti de la bombe H, qui inversait la
devise nazie 15 ans après : « quand j’entends
parler de revolver, je sors ma culture ». Ne pas
baisser les bras. Jamais. Une démocratie doit se
faire gloire de ne laisser aucun citoyen sur la route,
fut-ce le plus pervers, en apparence le plus irrécupérable.
Lisez ou relisez Rousseau, Hugo, et aussi Vidocq ! |
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| S.A.U n°111 - mars 2003 |
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